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L'ALÉTOSCOPE
Pascale
et Jean-Marc Bonnard Yersin,
Musée suisse de l'appareil photographique, Vevey
Carlo Ponti
photographe est avant tout opticien, et l'on sait que son commerce
d'optique, au 52, Piazza San Marco, demeure le plus important
de la province de Venise. Il ne se contente pas de faire de la
vente, mais produit aussi du matériel photographique: le
30 mai 1854, rappelons-le, il recevait une médaille d'argent
à l'Esposizione Industriale Veneta pour la qualité
de ses objectifs.
Ainsi, dès 1860, Carlo Ponti met au point l'Aletoscopio
(du grec vrai, exact et vision),
visionneuse pour images photographiques de grand format. Il en
fait parvenir un exemplaire à la Société
Française de Photographie en 1861 et, le 14 avril de la
même année, il présente son appareil à
l'Institut des Sciences, des Lettres et des Arts de Venise qui
lui octroie en mai 1861 une mention honorable. Carlo Ponti prend
soin de s'assurer la privatisation industrielle de
son invention, et ce dès le 11 janvier 1862.
En 1862, l'opticien met au point le Megaletoscopio, version
agrandie de l'Aletoscopio, pour lequel il obtient le Grand
Prix à l'Exposition Internationale de Londres; il dépose
un brevet provisoire le 10 juillet de cette année et en
confie la fabrication à un artisan ébéniste,
Demetrio Puppolin, dont le nom figure parfois sur l'appareil,
tout comme celui de Carlo Ponti.
Le Mégalétoscope, l'Alétoscope et leurs variantes,
construits entièrement en bois, existeront en diverses
versions: noyer simplement orné de moulures, marqueterie,
ou encore agrémenté de sculptures.
Il existait une version particulière du Mégaléthoscope,
portant parfois le nom Megaletoscopio privilegiato, prévue
pour recevoir des planches légèrement incurvées,
à effet jour et nuit ou également, semble-t-il,
comprenant uniquement l'épreuve à l'albumine montée
sur un châssis en forme. S'agit-il d'une version plus luxueuse
visant, par ce subterfuge, à corriger les problèmes
de netteté du système optique? Autre hypothèse:
ayant réussi par la suite à corriger ce système
et les aberrations qui en découlaient, Carlo Ponti peut
alors concevoir un appareil pour planches planes. Les deux versions
ont d'ailleurs certainement coexisté, tant le modèle
d'exécution simple que ses variantes plus sophistiquées.
L'Alétoscope et le Mégalétoscope s'utilisent
pour visionner de deux manières différentes des
photographies à effet jour-nuit. A travers le système
optique auquel on accède par le dessus de l'appareil, l'observateur
regarde des images fortement agrandies et peut procéder
à une mise au point en coulissant cet élément
dans une rainure prévue à cet effet.
La vision jour: Le volet supérieur du corps
de l'appareil s'ouvre pour permettre à la lumière
ambiante d'éclairer de face la photographie, un tirage
sur papier albuminé très fin monté avec d'autres
éléments sur un cadre de bois muni de poignées
latérales pour la manipulation. Le corps de l'appareil
peut opérer une rotation de 90° pour la vision des
images verticales, et un deuxième volet est prévu
pour cette position; ces volets sont munis d'un miroir pour améliorer
l'éclairage du sujet.
La vision nuit: En refermant les volets latéraux,
en ouvrant un troisième volet situé derrière
l'image et en y plaçant une source lumineuse, un décor
nocturne coloré, ou une ambiance totalement différente,
apparaissent dans la photographie: celle-ci est en effet doublée
de feuilles de papier très fines avec aplats de couleurs
et autres motifs, et de gazes faisant diffuseur, le tirage étant
parfois percé de trous d'épingle peu visibles en
vision jour et perçus comme des points de lumière
vive en version nuit.
Le Musée suisse de l'appareil photographique a eu la chance
d'acquérir en 1993 un Mégalétoscope accompagné
de 20 planches d'environ 30x40 cm de format, qui ont fait l'objet
d'une restauration exemplaire.
Ce Mégalétoscope, version en noyer vernis ouvragé
avec simplicité, porte une plaque ovale en céramique
où figure, en lettres or, noires et rouges, l'inscription
suivante:
Aletoscopio
di
Venezia
C. Naya
Le mot Venezia est inscrit sur un ruban vert pâle,
tandis que l'ovale de la plaque est souligné d'un filet
or quelque peu passé.
La présence de cette plaque est intéressante à
plus d'un titre: il s'agit bien d'un Mégalétoscope
et non de l'Alétoscope dont les dimensions tant de l'appareil
que des images sont nettement inférieures. Aletoscopio
devait donc être un terme générique que Carlo
Naya a utilisé pour sa propre production.
Pourquoi le nom de Carlo Naya, dont on sait les relations avec
Ponti, sur une production réputée être de
Carlo Ponti? Si celui-ci a effectivement acquis l'exclusivité
de cette production en 1862, la confusion administrative régnant
au lendemain de l'adhésion de la Vénétie
à l'Italie en octobre 1866 a fait tomber ce privilège
et d'autres photographes vénitiens, dont Naya, ont pu faire
fabriquer et vendre cet appareil.
Naya a même travaillé avec l'ébéniste
de Carlo Ponti, Demetrio Puppolin. Cette traîtrise
de Naya lui vaudra en 1868 une longue procédure judiciaire,
Carlo Ponti tentant de le faire condamner et de récupérer
par la même occasion son monopole.
Le Mégalétoscope du Musée suisse de l'appareil
photographique est donc une production de Carlo Naya, copie conforme
de celle de Ponti, production qui se confirme par la présence
dans les images qui l'accompagnent de photographies dues à
Naya: on en retrouve dans un album à son nom.
Autre indice que livre cette plaque: ce Mégalétoscope
n'a pu être commercialisé sous le nom de Naya que
dès 1866, même s'il a pu être fabriqué
auparavant...
Copyright Musée
suisse de l'appareil photographique, Vevey et Banque de données
des biens culturels suisses, Berne, 1996 / Dernière
modification: 07/1998
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